Bedrock : un mot de Kinga Michalska

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Je suis né·e et j’ai grandi en Pologne et je ne suis pas juif·ve. J’ai réalisé ce film, car l’histoire de l’Holocauste est également l’histoire de la Pologne. Bedrock est mon premier long métrage. Les six années consacrées à la création de ce film m’ont fait découvrir une Pologne qui m’était inconnue auparavant. Le fait que, en tant que Polonais·es, nous vivons tous·tes sur des tombes juives n’est pas une métaphore. Les restes humains sont dans nos terres, nos rivières et notre air. Comment pouvons-nous vivre dans un tel pays en respectant à la fois les vivants et les morts? Particulièrement en sachant que durant la guerre, la population polonaise était constituée de victimes, de témoins et de sauveurs, mais aussi de coupables. Nous n’hésitons pas à parler de la souffrance que l’Allemagne nazie a infligée aux Polonais·es, mais notre complicité dans le meurtre des Juif·ve·s, ainsi que dans l’appropriation et la destruction des espaces juifs, n’a jamais été complètement assumée. Nos compatriotes ont commis des pogroms : avant, pendant et après la guerre. Huit décennies se sont écoulées, et le pays semble être passé à autre chose. Pourtant, l’histoire continue de peser sur les nouvelles générations. une question cruciale sur la mémoire se trouve au cœur de Bedrock : comment se souvient-on, et dans quel but?

 

Dans le film, un rabbin recueillant les os des victimes juives dit : « J’espère que cela va aider. vous aider et nous aider. » Selon moi, il nomme la fonction fondamentale du souvenir : soutenir le deuil, apporter un soulagement et tendre vers la guérison. mais trop souvent, la commémoration est détournée pour maintenir un statu quo de peur et cultiver le sentiment permanent d’être une victime. Cette dynamique est incarnée par les gens que nous rencontrons dans le film. Une grand-mère polonaise de Jedwabne assiste à la prière pour les victimes juives du pogrom tout en participant à la contre-manifestation nationaliste. elle porte deux blessures : la souffrance qu’a endurée sa communauté sous l’occupation nazie, et la souffrance que cette même communauté inflige à ses voisins juifs. en la regardant peiner à prendre parti, je sens que cette commémoration grandement politisée est conçue pour puiser dans sa douleur et maintenir ses blessures encore plus éloignées. d’autre part, filip, un homme juif qui est témoin de la dévastation quotidienne des tombes juives, a de la difficulté à être réconforté par la commémoration. en le regardant, je sens que le souvenir peut parfois se replier sur lui-même. je le perçois comme quelqu’un pour qui la mémoire n’offre plus d’ancrage, menaçant seulement de le consumer entièrement. c’est une tension qui resurgit plus clairement lorsque le poids de son travail le mène à s’entraîner avec une arme à feu. Une possibilité différente émerge au monument de Jedwabne, où une jeune mère polonaise dit à sa petite fille : « Nous devrions nous aimer et nous respecter les uns les autres. » avec ces simples mots, elle met fin au cycle des traumatismes concurrents. Voici comment la mémoire peut devenir une orientation éthique vers l’avenir, plutôt qu’une prison de blessures. Et choisir un avenir différent ne signifie pas du tout de cesser de se rappeler du passé. On ne se contente pas de demander ce que nous devons au passé, mais de quelle façon on choisit de vivre dans un autre présent.

 

Quand j’ai commencé à tourner bedrock, je n’avais aucune idée que ça me mènerait à examiner de nouveaux cycles de violence, une horreur dont notre terre est de nouveau témoin. Alors que nous tournions dans l’est de la Pologne en 2022, un énorme mur recouvert de barbelés a été érigé à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, refusant l’asile aux migrants racisés fuyant les guerres et la persécution. De nouveaux « autres » suivent les traces des personnes juives qui se sont jadis cachées au même endroit durant la Seconde Guerre Mondiale. Alors que mon équipe et moi marchions dans la forêt de Białowieża à travers les sites de fosses communes juives, nous étions habité·e·s par une véritable crainte de tomber sur les corps de migrants. Pour nous, ce lien était immédiat, viscéral, impossible à ignorer. Il ne s’agit pas de comparer une souffrance à une autre. Du sang est répandu sur la même terre. Il s’agit de reconnaître des modèles qui sont des signes avant-coureurs. Mais cette juxtaposition est troublante pour de nombreux·ses spectateur·rice·s. On nous a enseigné que l’Holocauste était un événement singulier, souvent décrit comme étant incompréhensible et hors de l’histoire. Reconnaître son ampleur sans précédent et honorer ses victimes est essentiel. Mais lorsqu’on l’aborde seulement dans un contexte unique et immuable, il se détache de la réflexion critique, ce qui est toujours dangereux selon moi.L’Holocauste était sans précédent, mais le nazisme n’est pas une aberration de la « civilisation » européenne. Il est issu d’une longue histoire de violence influencée par la pensée colonialiste, le nationalisme, la suprématie raciale et la déshumanisation systémique — des idéologies d’abord testées et normalisées à travers les colonies de l’Europe. Replacer l’Holocauste dans cette réflexion plus vaste ne diminue pas la souffrance juive. Cela souligne que confronter l’antisémitisme implique de combattre toutes les formes de racisme.

 

Comme l’affirme le philosophe juif polonais Andrzej Leder, désacraliser l’Holocauste, en le sortant du domaine du tabou et de l’inexprimable, n’est pas un danger, mais une opportunité. Cela nous permet de réfléchir sérieusement et rationnellement à la violence de masse, de reconnaître les conditions qui l’ont rendue possible et de remarquer quand elles réapparaissent, avant qu’il ne soit trop tard.

Durant la création de Bedrock et depuis sa sortie, je vois bien comment la peur peut être instrumentalisée pour justifier la violence et comment ces conditions voyagent à travers le temps et l’espace. Lorsque je regarde mon film aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de penser à Gaza. La déshumanisation est la première étape de chaque génocide. Résister à tout prix à la tentation de déshumaniser les autres est probablement la seule façon de commencer à briser ce cycle. Les atrocités ne sont pas commises par des monstres, mais par des personnes autonomes. Reconnaître ceci ne justifie pas leurs crimes impardonnables, mais cela exige des comptes à rendre. Cela nous confronte également à la troublante proximité qui nous lie aux gens qui commettent des atrocités. C’est dans cet espace commun inconfortable que je veux que le public s’attarde.

 

J’ai réalisé Bedrock parce que je crois qu’il y a un pouvoir dans l’acte d’observer attentivement et avec vigilance. Le cinéma exige que nous ralentissions ensemble et que nous soyons attentifs aux images et à la façon dont les histoires sont racontées. Dans un monde où de nouvelles formes de fascisme sont de plus en plus prévalentes, et où la rapidité et la simplification contribuent à la déshumanisation, l’attention fait la différence. c’est une forme de résistance.

 

  • – Kinga Michalska