Dans la forêt : un mot de Pascale Ferland

À l’heure où la planète croule sous le poids de la surexploitation et du chaos climatique, informer ne suffit plus : il faut marteler les consciences, éveiller la sensibilité de chacun.

 

Braconnage, cueillettes intensives, coupes à blanc : autant de gestes qui révèlent encore notre aveuglement face aux conséquences de notre rapport utilitaire – et souvent destructeur – à l’environnement. La forêt elle-même, ainsi que la faune et la flore qu’elle abrite, semblent n’exister que pour répondre à nos besoins de consommation grandissants, ou simplement pour nous distraire.

 

 

C’est dans cette perspective que mon film s’intéresse aux aspects éthiques, symboliques et émotionnels du lien entre les humains et la forêt. Il explore ce que ce lien révèle de notre société, de notre imaginaire, et de notre façon d’habiter le territoire. Car derrière les conflits d’usages, il y a des récits, des symboles et des émotions qui ne trouvent pas toujours leur place dans les débats sur la gestion forestière.

 

Je m’attache ainsi à suivre des animaux et plusieurs personnages – parfois controversés, parfois discrets – dont la vie personnelle ou professionnelle est ancrée dans l’espace forestier québécois. Je les observe au fil des saisons, pendant trois ans. À travers eux, je cherche à comprendre comment chacun, à sa manière, entre en relation avec la forêt, la faune et la flore. Le film ne suit pas une narration classique centrée sur un héros ou une héroïne. Il s’inscrit dans une structure chorale, avançant comme une mélodie construite à partir de récits qui se croisent, se répondent ou se contredisent. Certains personnages occupent une place plus importante que d’autres, qui ne font que passer. Tous contribuent à dessiner un portrait complexe, nuancé, mouvant de la forêt et de ses enjeux.

 

 

Si mon approche repose en grande partie sur l’observation, certains personnages peuvent prendre position en regard de certains enjeux. Ces prises de position me permettent de tisser un fil narratif et de faire émerger des dynamiques politiques sous-jacentes. Mais elles sont intégrées progressivement, de manière fluide, jamais didactiques. Je n’impose pas de jugement. Une prise de position émerge, bien sûr – elle est implicite dans mes choix de mise en scène, de montage, dans le regard que je pose sur les protagonistes et les lieux.

 

Le ton du film oscille entre réalisme, engagement politique et poésie. La caméra est patiente lorsqu’elle observe la faune, brute et naturaliste lorsqu’elle capte le quotidien des personnages. Elle bascule aussi parfois dans l’onirisme, pour évoquer ce que la forêt représente au-delà du visible : un lieu de vie, de mémoire, d’apaisement, de conflits, d’identité. La forêt n’est pas un sujet nouveau, mais elle reste un miroir puissant de nos contradictions et continue de nous interpeller. Avec ce film, je propose de prolonger cette réflexion – non pas en cherchant des réponses, mais en laissant émerger des sensations, des tensions, des récits parallèles.

 

Comme Robert Altman le disait : « La structure profonde de mes films, c’est une organisation de sentiments. »

 

Et n’est-ce pas, justement, par le sentiment qu’il est le plus naturel d’aborder la forêt comme symbole de notre identité collective ? Une organisation de sentiments pour approcher la forêt autrement – non pas comme une ressource, mais comme un espace vivant, habité, partagé.

 

Pascale Ferland.