Les héritiers : un mot de Serge-Olivier Rondeau

Actuellement, le rythme des extinctions des espèces est 10 000 fois supérieur à la normale. Au Canada où j’habite, une espèce sur cinq
est menacée. Les causes sont toutes liées d’une façon ou d’une autre à la présence humaine et à nos activités économiques. Dans un contexte où un changement radical de notre mode de vie et de notre économie sont peu probables à court terme, Les héritiers naît d’un questionnement sur les possibilités de la vie dans les écosystèmes que nous perturbons. Qui héritera de la planète que nous transformons ?

C’est avec ce questionnement que j’ai commencé à m’intéresser aux catégories d’espèces animales que les biologistes qualifient parfois d’« invasives » ou de « nuisibles », toutes celles qui au cœur des crises que nous causons trouvent de nouvelles opportunités écologiques à exploiter pour proliférer. Ce sont souvent des animaux mal-aimés pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles est que plutôt que de nous fuir comme le fait la majorité, certains se mettent à vivre parmi nous, interagissant avec nos environnements d’une manière imprévue et non désirée. Comme nous sommes l’espèce la plus invasive d’entre toutes, il n’y a sans doute pas de meilleure stratégie évolutive que de nous utiliser pour se propager.

Quand j’ai découvert que l’une des plus importantes colonies de goélands à bec cerclé d’Amérique du Nord migre chaque année du golfe du Mexique jusqu’à Montréal, un voyage de plus de 3000 km, pour nicher près du plus grand dépotoir du Canada et s’y nourrir, j’ai tout de suite su que je tenais le parfait mal-aimé. C’était l’animal qui allait me permettre d’explorer les paysages de désolation que nous créons et les nouvelles manières de vivre, parfois surprenantes, qu’ils peuvent faire exister. En cette période trouble qu’on appelle Anthropocène, il n’y a pas beaucoup d’autres choix que de chercher
la vie dans nos ruines pour garder espoir. Peut-être avons-nous même quelque chose à apprendre des vivants qui savent tirer profit des perturbations que nous causons.

 

 

 

Décentrer le regard humain

 

Les héritiers, comme mes deux derniers films Grand National et Ressources, propose un récit où s’entremêlent les réalités humaines avec celles des non-humains. Cette fois-ci, par contre, j’ai voulu mettre les animaux à l’avant-plan, expérimenter au niveau narratif en faisant en sorte que ce soit la voix et le regard des oiseaux qui portent ce récit, plutôt que les humain·es, le dialogue ou la musique. Le film montre le quotidien méconnu des goélands, les différentes étapes de leur cycle de reproduction et les interactions qu’ils ont avec les nouveaux « prédateurs » de leur écosystème bouleversé.
Il y a d’abord des scientifiques qui font une collecte d’organes dans la colonie, puis en parallèle, une officière de la faune et son faucon qui tentent de contrôler leur présence au site d’enfouissement. Même si ces points de vue s’entremêlent, c’est toujours l’expérience animale qui est privilégiée, surtout celle des goélands. Les humain·es, leurs motivations et leurs objectifs sont relégués en périphérie, ce qui permet de décentrer notre regard. Les héritiers se distingue ainsi des films animaliers traditionnels sur plusieurs aspects : on suit un animal familier dans des paysages qui n’ont rien d’exotique, les humain·es font sans cesse irruption sans pour autant diriger le récit et aucune voix hors champ ne se donne le pouvoir d’expliquer ce que l’on voit. Le film invite plutôt à renouer avec une expérience corporelle et animale du monde pour l’envisager sous une autre perspective, celle des oiseaux. En croisant le cinéma d’observation et l’ethnographie expérimentale, mon approche ouvre un espace pour cultiver l’art d’observer et d’écouter, pour se rendre sensible
aux vivants avec lesquels nous coévoluons.

 

Filmer les oiseaux

 

Pour faire des goélands les personnages principaux et permettre aux spectateurs et spectatrices de se mettre dans leur perspective, il m’a fallu deux années de travail sur le terrain. Dans la colonie, j’ai construit une cache avant qu’ils s’installent tôt au printemps. Plusieurs jours par semaine durant deux saisons de reproduction, je m’y rendais à l’aube et je partais seulement après la tombée du jour. Je passais des périodes de 10 à 12 heures à la fois dans ce petit abri d’à peine 1,8 m de haut et de large sans en sortir de la journée pour minimiser le dérangement dans la colonie.
Quand j’ai commencé à tourner, il était difficile de voir autre chose qu’une masse indistincte de goélands au comportement chaotique par les trois petites ouvertures juste assez grandes pour y passer l’objectif de ma caméra. Même si je m’étais préparé en étudiant leur comportement dans des articles scientifiques et que j’avais l’aide de biologistes, ce n’est qu’après plusieurs semaines d’observation que j’ai été en mesure de percevoir les individus à travers cette masse d’oiseaux, de comprendre leurs personnalités, leurs actions et leurs motivations. Étrangement, j’ai eu l’impression de pouvoir
me rapprocher de leur point de vue, de leur manière de penser, ce qui m’a permis d’anticiper leurs gestes et leurs réactions. Certains individus avaient même une voix que je me suis mis à reconnaître, chaque cri s’est mis à faire sens. C’est un processus qui ressemble à celui que décrit J.A. Baker dans Le Pèlerin où la subjectivité humaine se fond graduellement dans celle de l’animal que l’on observe intensément, ce qui permet de toucher à sa perspective. Avec le temps, la caméra est donc devenue beaucoup plus précise. Elle a commencé à bouger avec les goélands pour donner une
première interprétation de leurs comportements et proposer une immersion dans leur monde.

Le son dans la colonie a été entièrement reconstruit en postproduction avec des enregistrements que j’ai faits à l’aide de micros installés près des nids pour donner la même impression de proximité qu’à l’image. Puisqu’une colonie de goélands est extrêmement bruyante, les enregistrements s’étiraient sur plusieurs heures pour isoler des sons pendant les brèves périodes d’accalmie. J’ai ainsi pu enregistrer un éventail de cris qui n’existent pas dans les principales banques de sons de goélands. Au montage sonore, nous avons créé notre propre banque à partir de ces enregistrements et un lexique de la « langue » des goélands pour nous assurer de les resynchroniser sur l’image en respectant leurs intentions.

Capter l’expérience d’un faucon a nécessité la fabrication d’un dispositif de caméra fixé à un casque spécialement adapté pour sa tête. Ce dispositif créé en collaboration avec les fauconnier·ères devait être suffisamment léger pour être porté durant des poursuites atteignant parfois plus de 150 km/h. Le faucon a été entraîné pendant un an et demi pour qu’il développe la forme physique pour voler avec ce poids supplémentaire, représentant environ 8 % de sa masse totale. Ce procédé permet d’accéder à ce que l’oiseau observe dans les brefs instants où sa vue est dégagée alors qu’il est en plein vol et de faire contact avec sa subjectivité puisque c’est lui qui oriente la caméra.

 

Apprendre des goélands

 

En se laissant guider par les goélands capables d’une formidable adaptation pour survivre et proliférer dans les paysages de dévastation qui sont désormais notre monde commun, Les héritiers nous amène à réévaluer notre conception de la nature. Ces mal-aimés nous aident à abandonner l’idée qu’elle serait peuplée de vivants fondamentalement différents de nous, que nous serions les seul·es doté·es d’une conscience et d’une aptitude à agir sur le monde ; ils nous aident à briser ce mythe tenace d’une exception humaine qui nous a menés vers une crise climatique et une extinction de masse. Les goélands nous enseignent une leçon d’humilité. Le vivant n’est pas un patrimoine figé, passif, mais il est en mutation constante, animé par une force vive de création. Ces oiseaux nous font voir un monde biologique assurément fragilisé par nos affronts continuels, mais toujours puissant. Emprunter leur perspective nous conduit à constater que nous sommes des vivants parmi d’autres vivants dont les relations incertaines forment l’histoire de la planète et présagent des écologies du futur – des relations que nous ne pouvons pas totalement contrôler et dans lesquelles aucune place n’est garantie. C’est un changement de point de vue qui, je l’espère, pourra permettre d’envisager les enjeux politiques des anciennes comme des nouvelles coexistences humaines et non humaines avec davantage de sensibilité et de respect.

– Serge-Olivier Rondeau